Jean-François Noubel
Effondrement et impasse
Intelligence collectiveHanumanJean-François Noubel5 min de lecture

Effondrement et intelligence collective

Je viens de visionner cette excellente conférence de Jean-Marc Jancovici, donnée à HEC le 5 février 2020.

J’apprécie depuis longtemps la clarté de M. Jancovici. Il fait partie des rares experts qui construisent leur vision de l’économie sur les lois de la physique — énergie, temps, thermodynamique — et non plus sur les seules notions anthropocentrées du capital et du travail (humain). Une approche que j’ai depuis longtemps dans mes propres conférences sur la question économique, où j’explique en quoi les futures monnaies libres permettront de construire les économies systémiques et circulaires dont nous avons aujourd’hui besoin. Des économies qui incluent tous les acteurs, humains, animaux, végétaux, en couvrant le spectre complet de ce qu’on appelle la richesse intégrale.

M. Jancovici introduit des distinctions essentielles sur les sources d’énergies et leur histoire, et offre des perspectives qui élèvent notre compréhension des enjeux planétaires qui s’érigent devant nous aujourd’hui. On peut dès lors engager un débat riche sur les solutions et les impasses, sur les options politiques et philosophiques qui s’offrent à nous. J’apprécie aussi dans cette conférence la qualité des questions posées par les étudiants qui ont, ça se voit, fort bien préparé l’entretien qui suit l’intervention.

Si je devais résumer en quelques points :

  • Peu importe la source d’énergie, toute énergie transforme l’environnement. La notion d’énergie “neutre” n’existe pas.
  • L’histoire de l’énergie utilisée par les humains suit la séquence suivante :
    1. force humaine directe
    2. animaux : traction, déplacements…
    3. esclaves humains : construction, manufacture…
    4. énergies renouvelables : moulins à vent, roues à aubes…
    5. énergies fossiles : charbon, pétrole…
    6. énergies atomiques : fission pour l’instant, fusion peut-être un jour ?
  • Aucune nouvelle forme d’énergie n’a remplacé les précédentes. Elles se surajoutent. Il y a toujours un grand nombre d’esclaves dans le monde aujourd’hui. On les trouve dans les ateliers de confection au Bangladesh, dans les champs en Inde ou les usines d’assemblage en Chine. On exploite toujours la calorie animale par l’alimentation zoophage. Etc.
  • L’économie humaine actuelle continue sa fuite en avant vers toujours plus de besoins énergétiques.
  • Le coût de l’énergie va exploser du fait d’avoir atteint le pic pétrolier en 2007.
  • On en voit les premiers symptômes qui impactent les catégories vulnérables de la société dont l’activité économique repose sur une énergie peu chère. Cet article du Monde nous en offre une très bonne synthèse et analyse.
  • Aucun horizon politique et économique ne s’ouvre aujourd’hui

Concernant la COP 21, j’avais d’ailleurs publié cette vidéo quelques jours avant les Accords de Paris pour exprimer ce même constat, du point de vue de l’intelligence collective.

Nous trouvons-nous dans une impasse ?

Vu de notre paradigme présent : oui.

Effondrement et impasse

Technologiquement parlant : oui.

Politiquement parlant : oui.

Économiquement parlant : oui, oui, oui.

Il faut cependant noter que tous ces débats restent enfermés dans une même pensée paradigmatique. On connaît la célèbre citation d’Einstein : “On ne peut pas résoudre un problème avec le même niveau de pensée que celle qui l’a créé.” En effet, personne aujourd’hui ne semble questionner le type d’intelligence collective qui continuera à gouverner le monde ces prochaines années et décennies. On se demande toujours quand les États, les gouvernements, les entreprises et les grands dirigeants vont faire ce qu’il faut. Greta Thunberg pointe un doigt accusateur vers les dirigeants et les exhorte à changer de comportement. Ni Greta ni les autres ne doutent que l’intelligence collective pyramidale reste et restera la seule et unique façon de piloter notre espèce.

Je n’ai de cesse de démontrer dans mes travaux en intelligence collective –et de répéter dans mes conférences– que l’intelligence collective pyramidale se heurte à une incapacité intrinsèque et systémique à embrasser et traiter les problèmes qu’elle a elle-même provoqués par son existence même. Limite intrinsèque : car l’intelligence collective pyramidale repose sur des structures en silo et rigides, peu adaptables, et sur une pensée linéaire incapable de comprendre les systèmes complexes. Limite systémique car dans un monde devenu ultra-complexe et ultra-connecté, l’intelligence collective pyramidale dispose d’une bande passante très limitée pour prendre des décisions qui reposent essentiellement sur des ultra-minorités de décideurs. Je vous invite à lire : Elections présidentielles, qui deviendra le prochain capitaine du Titanic ?

J’espère de tout cœur que des bifurcations positives et inattendues vont émerger du côté de l’intelligence collective holomidale. Construite sur le pair-à-pair, les gouvernances distribuées, l’open source, les monnaies libres, l’individuation, l’intelligence collective holomidale possède une très grande plasticité du fait de sa capacité à faire évoluer la culture et les comportements individuels. On change “par les autres”. Si les autres changent, alors probablement je changerai aussi, et ainsi de suite. L’intelligence collective pyramidale s’inscrit au contraire sur une normalisation de l’humain dans une idéologie d’utilitarisme productiviste destinée à le rendre opérationnel dans les chaînes de commandement.

Raison pour laquelle je mets toutes mes forces vers cette évolution de notre espèce du pyramidal vers l’holomidal, de l’Homo sapiens vers l’Holo sapiens. Cela passera notamment par des infrastructures technologiques telles que les cryptotechnologies, en pleine cuisine aujourd’hui dans les fourneaux des startups. Bienvenu dans l’ère de l’intelligence sociale augmentée.

La transition rapide vers une humanité végane qui a rejeté le spécisme représente aussi un espoir (voir ma playlist sur Youtube). Elle se construit par les réseaux holomidaux, là où l’intelligence collective pyramidale dominante la rejette violemment par tous les moyens possibles. Non seulement le véganisme ôte la partie la plus importante de la pression imposée à l’environnement et les écosystèmes, mais cela laisse la place au ré-ensauvagement d’une partie de la planète, donc de la captation carbone tout en restaurant la biodiversité nécessaire.

Pour continuer votre réflexion :

  • La sagesse et/ou la folie des foules : un magnifique site interactif qui explique très bien les mécanismes pair-à-pair des “infections” d’idées et de comportements (les bons comme les mauvais). Ne vous privez pas de jouer avec, vous apprendrez plein de choses. Merci à Marc Tirel et son magnifique site inspirant Aimergences de me l’avoir fait découvrir.
  • Les illusions de la compensation carbone : article de fond sur la question de replanter des arbres pour “compenser” le carbone que nous avons envoyé dans l’atmosphère. Comme son titre l’indique, ça ne marche pas. L’article explique très bien pourquoi. Cependant, là encore, la réflexion reste emprisonnée dans le paradigme présent, notamment un monde qui continue son alimentation carnée. Planter des arbres bêtement pour planter des arbres peut s’avérer complètement contre-productif. Restaurer des écosystèmes par contre ouvre une toute autre perspective. L’article en parle, mais de manière limitée.

Photo bannière : William Bossen sur Unsplash

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