Vers une vie de charité
Charité… voici un mot que je ne murmurais que dans mon cloître intérieur, et ce, depuis l’enfance.
Mot aujourd’hui dévoyé, qui a perdu de son éclat originel avec la patine du temps et sa mise sous scellé par l’idéologie marchande. Charité… celui qui la demande est forcément un nécessiteux. Celui qui la donne est un puissant ou un bourgeois, dans tous les cas quelqu’un de bien installé dans la société conventionnelle, qui se trouve en mesure de donner –non sans condescendance– et de légitimer au passage sa puissance ou sa posture existentielle. Qui n’a en lui l’image d’Epinal des bonnes œuvres, ou des bourgeois endimanchés donnant aux mendiants à la sortie de l’église ?

Charité… ce mot est-il définitivement enterré ? Ce serait se priver d’un trésor gorgé de sens, chargé d’histoire, dont la lumière et la sagesse qu’on a mises dedans nous éclatent aux yeux dès qu’on brise les scellés. Dans son sens originel, caritas est la mise en pratique, en action, d’un état d’amour absolu. Cet amour qui n’est plus dirigé vers un être particulier ou une chose, cet amour qui irradie, qui illumine partout autour de lui, sans distinction, sans direction. La manifestation de cet amour en actes est la charité. Ainsi donne-t-on, ainsi reçoit-on, dans la chaîne du service que nous nous donnons les uns aux autres. On est loin de l’économie de marché, enfermée qu’elle est dans son dogme de contrepartie immédiate (“si tu n’as pas ce dont j’ai besoin en retour, je ne te donnerai pas ce que j’ai”). Dans l’économie de la charité, on donne tout ce que l’on peut donner, et l’on reçoit ce dont on a besoin. Nul besoin de symétrie et d’immédiateté. L’essentiel est de donner en état d’amour, sans condition, et de recevoir de la même façon.
Voilà qu’aujourd’hui je le prononce pleinement, ce mot de charité, presque avec ivresse. Charité… Il fleurit à la surface de ma conscience comme un nénuphar issu des profondeurs.
Donner et recevoir dans la charité
Charité… c’est par elle que je donne aujourd’hui, et par elle que j’apprends à recevoir.
Donner est facile. J’ai des talents, des connaissances, la santé, de la volonté, plein de choses à offrir. Du moins, c’est ce que m’en disent les autres.
Recevoir est là où j’ai encore beaucoup à apprendre. Non plus émotionnellement ou même spirituellement, mais pratiquement.
En effet, recevoir en état de charité aujourd’hui me confronte à de bien hauts cols à passer, dans la société d’une part, et dans la façon de m’y prendre d’autre part.
Les défis de l'économie du don
Les questions sociétales pour commencer :
- Comment vivre aujourd’hui de charité dans une société qui l’a chassée de sa réalité ?
- Comment vais-je pouvoir construire une dynamique du lien, du service, qui ne soit considérée ni comme de l’assistanat, ni comme de la dépendance, ni comme du mécénat ?
- Comment poser ce contrat social — vivre en charité — de manière claire ? Comment le communiquer bien ?
L’économie du don est notre contrat social naturel, celui que nous pratiquons depuis la nuit des temps en petite communauté, à commencer par le noyau familial. L’économie de la charité est la transposition de l’économie du don au niveau universel, sans limite de temps, de nombre et d’espace. Dans cette vieille Europe où j’habite, la solidarité s’est sur-institutionnalisée. A ma connaissance il n’est pas écrit dans notre contrat social contemporain qu’on peut vivre de charité. Recevoir, a forcément quelque chose à voir avec le profit (une vente, un salaire, un héritage, une rente, des dividendes), ou avec l’assistanat… Argent rare oblige, nos sociétés ne laissent que peu de place au don spontané, tout simple, sans prétention. Il faut déclarer, souscrire, taxer, justifier, remplir des formulaires… N’est-ce pas ironique, en passant, de voir combien les échanges marchands sont dérégulés et laissent libre cours à toutes les catastrophes sociales et humanitaires, alors que solidarité et don sont bornés par des mécanismes de contrôle lourds, coûteux et bloquants ? Pourtant au cours de l’histoire, les collectifs ont toujours soutenu par charité leurs chamanes, leurs guérisseurs, leurs prêtres, leurs moines, leurs médecins. N’étant aucun de ces derniers, ne me revendiquant d’aucune église, d’aucun courant spirituel ou politique, d’aucune de ces étiquettes qui rassurent, voilà qui ajoute du piquant à ma situation. Si j’étais moine, personne ne se poserait de questions. Les gens sont désorientés à mon sujet, et je les comprends.
Comment, dans ce contexte, ne pas se condamner à la précarité et la marginalisation ?
C’est un fait, ces derniers mois ma visibilité s’est inscrite dans le très court terme. Ce que d’aucuns appellent la précarité. Début septembre 2011 par exemple, il m’est arrivé de n’avoir presque plus rien à manger. Situation ironique car tout autour de moi n’était que richesse : logé dans une magnifique maison dont un an de loyer m’a été offert, par charité, afin de pouvoir travailler sereinement et avoir un lieu de vie pour mon petit garçon. Richesse car entouré d’informatique pour avancer sur les projets, richesse car mon travail me met en contact permanent avec des personnes magnifiques, richesse car en pleine santé et en pleine action. Et là, pourtant, presque plus rien à manger, avec un porte-monnaie aussi vide que le panier à provisions. L’aide est venue juste au bon moment, dans sa perfection, par la voie du cœur. De magnifiques personnes m’ont donné. Pourquoi ? Certainement pas dans une démarche d’assistanat — pour rappel j’ai choisi ma situation présente, elle n’est pas le fruit d’un accident. Ces personnes m’ont donné car, dans leur expérience, je puis ainsi continuer à faire mon travail, dans la grande chaîne du service. C’est tout simple finalement. Do ut des, je donne pour que tu donnes, dit cette belle formule latine. La charité est une grande chaîne.
Chaque fois que ces situations de précarité apparente se sont présentées, pas un instant la peur ne m’a traversé. Pas une nuit je n’ai mal dormi.
La providence comme cap de vie
Il y a longtemps que la peur m’a quitté. Voilà l’occasion de réveiller un autre mot ancien, la providence. Du latin providentia — pré-voyance. La providence indique la connaissance directe, par delà les faisceaux réducteurs de l’intellect, que tout est juste, tout est à sa place, et que chaque chose arrivera en son temps. La providence est ce mécanisme universel par lequel un être, s’il est en état de grâce, donc dans le service, sera à son tour aidé. Et l’être en question le sait. Pour que la providence opère, il faut s’abandonner totalement, pleinement, joyeusement, sans aucune réserve, aux lois de l’Univers. Le lâcher-prise doit être complet. Nous voici avec encore une autre notion chrétienne ancienne, celle du sacrifice. Encore un autre mot bien dévoyé par la modernité, alors qu’éthymologiquement il veut dire “rendre sacré” (du latin sacrificium, de sacer facere). Une fois que l’on s’est complètement offert en sacrifice à ce Principe Universel — donnez-lui le nom que vous voulez — chaque instant de vie est vécu comme un cadeau. Un pur état de grâce, et la grâce nourrit la grâce. Vous l’avez compris, la providence est ma principale alliée.
J’ai exploré jusqu’ici les questions de société ainsi que de mes postures intérieures. Il manque la dernière partie : comment pragmatiquement opérer la transition vers une vie de charité, alors que j’ai encore un pied englué dans l’économie de marché ?
Pour achever ladite transition, il me reste encore à clore complètement ce qui me rattache à ma vie passée. J’ai encore des meubles de famille au garde-meuble qu’il me faut transmettre à mon petit garçon et à sa maman. Ca, c’est en cours. Sauf que je dois encore de l’argent au garde-meuble et que tant que cela n’est pas réglé, je n’y ai pas accès et je ne puis solder la situation. Il me reste encore des choses à payer du passé, de vieilles queues d’assurance, des règlements pour la plupart administatifs et sans intérêt. Sans entrer dans des détails, la réalité est que dans cette première phase de transition vers ma nouvelle vie, je me suis endetté. Je n’ai pas complètement achevé le processus de dépouillement, faute de temps, ayant donné la priorité au service. A moins que je n’aie pas été assez radical ? Tout ce qui me rattache encore à l’ancien, même si ce n’est plus grand chose, continue de coûter suffisamment pour que le cumul m’ait mis en dette. Oh, pas grand chose, quelques milliers d’euros, mais quand on a cessé de chasser l’argent rare, les petites sommes prennent des proportions qu’elles n’avaient pas avant… Il me reste encore à jouer un peu avec cette vieille économie afin que, dans les mois qui viennent, je puisse enfin pleinement vivre au jour le jour, sans aucune dette, avec ce que l’univers et le cœur des hommes voudront bien me donner. Et ainsi continuer cette migration vers les monnaies libres, qui n’ont rien d’incompatible avec la charité, contrairement à ce que tant de personnes croient (elles ne font que projeter ce qu’elles savent de l’ancien sur le nouveau).
Quant à la maison dans laquelle j’ai vécu ces 11 derniers mois, sauf changement de dernière minute, je la quitte avant mi-novembre 2011. Si elle a été un magnifique cadeau, elle n’en était pas moins un espace de transition, comme le reste. Quels que soient les lieux de vie qui m’accueilleront à l’avenir, je souhaite qu’ils arrivent nourris par un contrat clair, celui de la charité. Je ne veux pas me contenter d’un loyer, même si ce dernier est offert. Je souhaite pouvoir honorer mon lieu de vie, l’aider à grandir, à s’enrichir dans le sens le plus profond du terme, avec les personnes qui y sont comme moi rattachés, qu’il s’agisse de propriétaires ou de voisins. Plusieurs de mes proches, c’est amusant, m’ont dit spontanément qu’un monastère serait idéal. Cela fait longtemps que j’y pense. En effet, c’est bien de silence, de soutien et de concentration dont j’ai besoin, mais quel monastère serait prêt à accueillir une personne comme moi, avec le projet qu’elle porte ? Quel lieu spirituel aurait envie de soutenir le type de service que j’ai choisi ? D’autant que mon travail demande une certaine infrastructure : connexion internet, un espace pour filmer, une aide dans l’organisation… bref, un certain environnement pas forcément très compatible avec un espace contemplatif. Mais qui sait ?
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